Un peu d’anti-américanisme primaire

Islande. 4 juin 2016.

Depuis quelques jours, j’ai entamé mon périple. Je suis mandaté par un éditeur français pour écrire un guide sur l’île. Trois semaines en vadrouille.

Parti aujourd’hui de Stykkishólmur, me voilà dans le ferry qui m’emmène vers les Fjords de l’Ouest. Il y a du monde. Allemands, Islandais, quelques Français causant comme s’ils étaient dans un salon de thé, beaucoup d’Américains.

Les Américains sont un peuple joyeux. Ils parlent fort. Sans faire de pause. Et rient beaucoup et souvent. À peine l’un d’eux a-t-il achevé sa phrase qu’un autre s’esclaffe d’emblée et qu’un troisième poursuit ou commente ce qu’a dit le premier. Tout est dans le rythme; tout est dans cette capacité qu’a chaque individu du groupe de repérer l’exact moment où placer son intervention afin qu’il n’y ait jamais de blanc. Ces jacassements sont littéralement interminables. Malgré mes efforts, je ne parviens pas à déchiffrer ce qu’ils disent tant ils mâchonnent. C’est tout de même étonnant cette façon qu’ont les Américains (ou en tout cas ces Américains-là) de s’approprier une langue en modifiant la manière de prononcer les mots. Bref. Tout cela me paraît abscons. À peine puis-je comprendre l’espace d’un moment que l’une des dames raconte l’histoire d’une tierce personne ayant appris le même jour qu’elle avait perdu ses parents dans un accident et qu’elle était atteinte d’un cancer. Foutue journée. La fin du récit déclenche instantanément un « Oh my god » unanime soutenu par les mines contrites des auditeurs. Heureusement je n’ai pas le mal de mer.

Donc, mes Américains papotent sans interruption. C’est bruyant. Et comme s’il ne leur suffisait pas de solliciter mes oreilles, le groupe a manifestement entrepris de titiller ma vue aussi.

C’est qu’ils sont gras ! Ben oui. Je veux dire pas une petite graisse superflue, non ! Une sorte de rondeur débordante, pérenne et généralisée. Des morses. Affalés ainsi dans les fauteuils de la grande salle du ferry, ils me font penser à des morses. Des morses paisiblement échoués sur les sièges solidement fixés au sol. Des morses gloussant paisiblement en anglais et partageant des anecdotes sordides.

Et à mesure qu’ils parlent et qu’ils parlent encore, leurs mains s’agitent dans tous les sens comme pour compléter ce qu’ils disent. Il faut imaginer ces mammifères activant leurs quenottes dodues sans bouger leurs bras. Trop lourds sans doute. À force de patience, ce brouhaha insignifiant finit par se confondre avec les vibrations du navire qui avance lentement dans le brouillard.

Halte à Flatey. Littéralement « l’île plate ». Ça ne s’invente pas.

Les Américains sont partis. Le silence est resté.

 

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