Espèce de sale vieux !

J’ai 53 ans. Personne n’est parfait. Ma prose n’est pas celle d’un jeune gars aux neurones nombreux et frétillants. J’ai bel et bien 53 ans. Bien qu’ayant conservé l’acuité intellectuelle d’un Prix Nobel de physique, le visage lisse et bronzé d’un jeune premier et le corps musclé d’un athlète de haut niveau, il me faut admettre avoir vu le jour l’année où John Fitzgerald Kennedy fut assassiné et où Martin Luther King prononça son célèbre discours sur la ségrégation raciale. Ce dernier événement constitue d’ailleurs un préambule idéal pour mon sujet. Près d’un demi-siècle s’est écoulé depuis. Une éternité. Une vie.

Si j’aborde le sujet de mon âge, ce n’est pas tant parce qu’il me préoccupe – quoique – que pour manifester mon dépit : au-delà de 30, voire 35 ans, certains homo sapiens se voient refuser l’accès à des activités dont on pouvait supposer qu’elles réclamaient pourtant une certaine maturité.

J’ouvre d’ailleurs une parenthèse en rendant hommage à l’équipe de Mondoblog, qui n’a pas jugé utile de prendre en considération mon âge pour m’autoriser à publier ici-bas.

Il y a quelques années une charmante Jane m’avait invité à participer au Européan Young Journalist Award. À la clé, un séjour culturel à Berlin tous frais payés ; ça motive !
Pas de bol. Il me fallait avoir entre 17 et 35 ans pour m’inscrire.
17 ans minimum, 35 ans maximum.
« But why », fus-je à l’époque enclin à me dire ?
Je confesse être demeuré perplexe quant aux motivations des organisateurs.
Car aux antipodes de ces 18 ans d’écart il y a un adolescent qui se rêve peut-être grand reporter et un(e) possible journaliste averti(e) en mal de notoriété. Pourquoi faire cohabiter deux profils que tout sépare et exclure le quinqua naïf et néanmoins motivé que j’étais ?

Ce « young » doit être entendu au sens littéral !

m’a dit Paul, un ami musicien.

Il n’était pas ici question d’expérience. L’enjeu du concours ne visait pas à permettre à des journalistes en herbe de faire la démonstration de leur talent supposé. Il « suffisait » – non – il FALLAIT être jeune pour participer. C’était une condition nécessaire et suffisante pour celui qui prétendait disserter sur « l’élargissement de l’Union Européenne, ses nouveaux pays membres, les changements en Europe de l’Est depuis la disparition du Rideau de fer… »

Et moi qui prétendait connaître les centres d’intérêt des ados de 17 ans.

Pourtant, sauf erreur ou omission de ma part, ni marathon éprouvant, ni défilé en maillot de bain n’étaient au programme. La jeunesse pour la jeunesse mise à part, aucune autre condition n’était requise.
Comme si ce sésame pouvait être un gage unique et absolu de pertinence.
Nous vivons une époque formidablement étonnante.

Je ne me lancerai pas dans une analyse sur le sens de ce mot (jeune), ni sur les conditions requises pour s’en prévaloir. Il me suffira de lui substituer les termes BLANC, CATHOLIQUE ou MÂLE pour révéler, s’il en était besoin, le caractère discriminatoire de cette sympathique compétition, qui outre 2 ou 3 journalistes professionnels, comptait parmi les membres de son jury, un représentant de la Commission Européenne.
Je suppute que les humanistes du monde entier se seraient élevés contre semblable forfaiture si elle s’était présentée : un concours de journalisme réservé aux cathos couillus de race blanche. Mais je n’entendis personne, ne serait-ce que murmurer, pour protester contre cette ségrégation qui tend à se généraliser, fondée sur la date de naissance.

Quant au prix de journalisme à gagner, c’était sans rigoler que ces adeptes de l’ouverture et garants de la liberté d’expression lui avaient donné le nom de « Enlarge your vision ».
Plus c’est gros, plus ça passe.

sale vieuxVous êtes jeune créateur… ET vous avez moins de 30 ans

Autre exemple qui date lui aussi un peu.

J’avais d’abord subodoré le pléonasme.
Que nenni.
En 2009, pour avoir une chance de devenir lauréat de la Fondation de Jean-Luc, il fallait être un créateur débutant ET jeune ou bien un professionnel des médias ET jeune.

Bon, en dépit de quelques piges réalisées ici ou là, je ne pouvais guère revendiquer le statut de journaliste. Et si (presque) aucun éditeur ne s’était alors manifesté pour publier mon « Sex à Reykjavik », je ne pouvais davantage m’octroyer celui d’écrivain.

Cependant, n’était mon âge canonique, mon expérience dans la communication aurait pu me permettre de postuler. Re-pas de bol. Une fois encore, mes 552 mois d’existence se révélèrent un handicap insurmontable parce qu’irrémédiable.

Vous êtes un jeune créateur ou professionnel des médias dans les domaines de l’écrit, de l’audiovisuel, de la musique, du numérique, et vous avez moins de 30 ans (35 ans pour les libraires) : vous pouvez devenir lauréat 2009 de la Fondation Jean-Luc Lagardère !

J’avais beau retourner le problème dans tous les sens, je n’avais pas moins de 30 ans et le fait d’être libraire ne m’aurait pas arranger outre mesure. J’aurais pu simuler une dyslexie passagère et tricher sur mes 46 ans d’alors, mais j’aurais pris 18 ans de plus. Le sort s’acharnait contre mes mois.

Je devais me rendre à l’évidence : seule la jeunesse s’avère sponsorisable. Au-delà de 30 ans (35 ans pour un libraire), l’espérance de vie professionnelle d’un journaliste, d’un photographe ou même d’un libraire est très en deçà de celle d’un être humain.fondation lagardere

Cette prime à la jeunesse, ce pré-requis acnéique conditionne le mode de pensée de nos contemporains au point de considérer le vieux que je suis – que nous sommes tout de même quelque uns – comme un macchabée qui s’ignore et qu’il serait déraisonnable de financer.

Comment prétendre alors espérer changer de vie ou plus simplement d’activité lorsque beaucoup vous voient, à plus ou moins 50 ans, entamer des pourparlers avec Thanatos ?
Pas évident.

Et les exemples ne manquent pas.

Qu’il faille aider les jeunes gens qui le souhaitent à se faire une place dans leur domaine de prédilection me parait être une idée louable. Pas évident de prouver son talent de journaliste, d’écrivain, de musicien, de photographe… ou de libraire, lorsque l’on débute dans l’un de ces métiers.
Mais pourquoi ce qui ce qui se conçoit à 20 ans ne pourrait-il être envisagé à 50 ? Pourquoi les difficultés qui se présentent à l’individu d’âge mûr désireux de s’engager sur une voie nouvelle, ne devraient-elles s’accompagner de réponses, de solutions équivalentes ?

Je n’ambitionne pas de devenir pompier ou haltérophile. Le chatouillement d’un clavier ou le titillement du membre dur d’un objectif d’appareil photo n’implique pas nécessairement le port de la couche-culotte ou la consommation quotidienne de Biactol.

L’envie, la persévérance et quelques dispositions pour l’activité plébiscitée me paraissaient amplement suffisantes.

Mais pire qu’un sale vieux, peut-être ne suis-je tout bonnement qu’un vieux con ?

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